Turquie : évacuation musclée du siège du CHP après | actualites360
Crise démocratique en Turquie : la police prend d’assaut le siège du principal parti d’opposition
Ankara, 24 mai 2026
Koray / Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0
Summary
La police anti-émeute turque a pénétré dimanche dans les locaux du Parti républicain du peuple (CHP) en utilisant des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc, ordonnée par le gouverneur d’Ankara. Cette opération survient après une décision de justice annulant l’élection d’Özgür Özel à la tête de la formation et réinstallant l’ancien dirigeant Kemal Kılıçdaroğlu.
Ankara, 24 mai 2026
Dimanche 24 mai, les forces de l’ordre turques ont donné l’assaut au siège du CHP, principale force d’opposition, pour en déloger le président destitué par un tribunal, aggravant une crise politique qui met en cause l’État de droit dans le pays.
Sous les ordres du gouverneur d’Ankara, les policiers anti-émeutes ont forcé l’entrée du bâtiment et tiré des gaz lacrymogènes ainsi que des balles en caoutchouc. À l’intérieur, les occupants ont crié et lancé des projectiles depuis une barricade improvisée, tandis qu’un épais nuage de fumée se répandait dans le hall.
Le dirigeant visé, Özgür Özel, a diffusé une vidéo sur les réseaux sociaux alors que les forces de sécurité investissaient les lieux. « Nous sommes attaqués », a-t-il déclaré, reprenant en anglais : « We are under attack », avant d’annoncer que le CHP serait désormais « dans la rue, sur les places, en marche vers le pouvoir ».
L’intervention de dimanche découle directement d’un jugement rendu jeudi par un tribunal d’Ankara. Ce dernier a annulé le congrès de 2023 qui avait porté Özel, 51 ans, à la tête du CHP, invoquant des irrégularités présumées. La cour a rétabli dans ses fonctions l’ex-président Kemal Kılıçdaroğlu, âgé de 77 ans.
Un jugement qui bouleverse l’opposition
Kılıçdaroğlu avait dirigé le CHP, une formation laïque héritière du fondateur de la République, pendant plus d’une décennie avant d’être battu à l’élection présidentielle de 2023 face au chef de l’État Recep Tayyip Erdoğan. Cette défaite avait ouvert la voie au renouvellement mené par Özel.
Sous la présidence d’Özel, le CHP a remporté une victoire inattendue aux élections municipales de 2024, obtenant le plus grand nombre de mairies du pays. Ce succès électoral avait renforcé son statut de principal opposant à Erdoğan dans la perspective des prochains scrutins présidentiel et législatifs.
La décision de justice a été qualifiée de « sans précédent » par le politologue turc Berk Esen. Dans une déclaration rapportée par les médias, il estime que ce jugement représente « une évolution jamais vue dans notre droit administratif et notre histoire politique », ajoutant : « Beispielloser » Vorgang. S’il était maintenu, il « permettrait aux tribunaux de fixer la direction des partis. »
Esen a également souligné que cela serait « sans exemple dans l’histoire du système électoral turc depuis 1946 ». Le contexte est celui d’un président Erdoğan, 72 ans, qui souhaite se présenter à nouveau lors du prochain double scrutin présidentiel et législatif.
La réaction internationale et les experts
Pour de nombreux analystes, cette affaire constitue un test démocratique pour la Turquie, membre de l’OTAN, et pourrait prolonger le règne de vingt-trois ans d’Erdoğan. Elle survient alors que le pays est déjà critiqué pour l’érosion des libertés publiques et l’indépendance limitée de son appareil judiciaire.
L’Union européenne a réagi par la voix d’une porte-parole de la haute représentante Kaja Kallas. L’action des autorités turques « soulève des questions concernant l’État de droit, les droits fondamentaux, le pluralisme démocratique et l’indépendance de la justice », a-t-elle déclaré, reprenant en allemand : « werfe Fragen hinsichtlich der Rechtsstaatlichkeit, der Grundrechte, des demokratischen Pluralismus und der Unabhängigkeit der Justiz auf ».
Émergeant du siège après l’évacuation, Özgür Özel a mené une marche de soutiens jusqu’au parlement turc à Ankara. Là, il s’est adressé à plusieurs milliers de personnes, qui ont scandé des slogans tels que « Traitor Kemal », « Son of the palace, Kilicdaroglu » et « Shoulder-to-shoulder against fascists ».
Dans son discours, Özel a réaffirmé sa détermination : « Ab jetzt ist die Republikanische Volkspartei CHP auf der Straße, auf den Plätzen und auf dem Weg an die Macht » (« Désormais le CHP est dans la rue, sur les places et sur le chemin du pouvoir »). Les manifestants ont également traité Kılıçdaroğlu de « Verräter » (traître) sur les réseaux sociaux et pendant les rassemblements.
Marche de protestation et slogans incendiaires
L’ancien chef du CHP, réinstallé par le tribunal, n’a pas été investi dans les faits du siège du parti, les cadres et militants restant largement fidèles à Özel. La tentative de reprise en main par Kılıçdaroğlu, perçu comme un perdant face à Erdoğan, a ravivé les tensions internes au sein de la formation.
Ce bras de fer judiciaire et policier risque d’avoir des conséquences profondes sur la crédibilité des institutions turques. Plusieurs diplomates occidentaux, sous couvert d’anonymat, ont exprimé leur inquiétude quant à l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques, dans un climat déjà tendu à l’approche d’échéances électorales cruciales.
La scène chaotique du siège du CHP, avec ses barricades de fortune et ses nuages de gaz, évoque des images rarement vues dans la capitale turque depuis les manifestations de Gezi en 2013. Elle intervient dans un pays où la répression de l’opposition légale s’est intensifiée ces dernières années, avec l’emprisonnement de figures kurdes et de journalistes.
Conséquences pour la démocratie turque
Au-delà du sort d’Özel, c’est la survie même du CHP, parti fondateur de la République turque, qui est en jeu. Le jugement, s’il n’est pas infirmé en appel, pourrait conduire à une paralysie, voire à un démantèlement, de la principale force d’opposition, laissant Erdoğan sans rival crédible.
La rue, désormais, devient le théâtre de cette lutte pour le contrôle du parti. Özel a promis de poursuivre le combat politique en dehors des institutions, tout en appelant ses partisans à rester pacifiques. « Nous n’accepterons pas un coup de force judiciaire contre la volonté populaire », a-t-il martelé.
La communauté internationale, qui avait déjà pointé les dérives autoritaires du régime turc, observe avec attention la tournure des événements. Le prochain test sera la réaction de la Cour constitutionnelle turque, si un recours est déposé contre l’annulation du congrès.
Combattre hors des institutions
En attendant, le camp présidentiel garde le silence sur le fond, se contentant de souligner que la décision de justice « ne fait que respecter la loi ». Les proches d’Erdoğan répètent que le président est déterminé à « stabiliser le pays » avant le scrutin anticipé dont la date n’a pas encore été fixée.
La crise a également des répercussions économiques : la livre turque a légèrement fléchi lundi matin à l’ouverture des marchés, tandis que les investisseurs étrangers s’inquiètent d’une accentuation de l’instabilité politique. Les analystes estiment que la confiance dans l’appareil judiciaire turc est désormais gravement entamée.
Reste que le mouvement initié par Özel pourrait galvaniser l’opposition au-delà du CHP, réunissant des mécontentements disparates contre un pouvoir de plus en plus personnifié. Les prochains jours seront décisifs pour mesurer l’ampleur de cette mobilisation et la volonté des autorités de recourir à la force pour la réprimer.